Five Angels for the Millennium 1. Departing Angel 2. Angel of Birth 3. Angel of Fire 4. Ascending Angel 5. Angel of Creation, 2001

5 vidéoprojecteurs, 10 haut-parleurs, 5 bandes vidéo, 4/3, couleur, son stéréo, 7'45 à 13'10,


Depuis ses toutes premières vidéos, dans les années 1970, Bill Viola s'est engagé dans une quête d'identité qui implique un voyage spirituel et psychologique à travers sa propre conscience et, par extension, à travers l'univers. La religion et l'art ont toujours été ses guides. En commençant par Tape 1, en 1972, qui présente l'artiste, un miroir, une caméra et un cri retentissant, Viola a sondé sa propre psyché dans des environnements vidéo qui demandent une forte attention au son et à l'image. Five Angels for the Millennium est composé de cinq projections grand format placées à quelques mètres d'intervalle dans une salle obscure. Les images, qui montrent toutes un homme plongeant dans l'eau puis jaillissant, immobile, des profondeurs, sont tirées de films et de vidéos tournés en 2000 pour une installation intitulée The World of Appearances (" Le Monde des apparences "). Bien qu'un seul homme, habillé, ait été filmé, l'artiste lui a donné des noms différents dans chacune des projections des Five Angels : " Departing Angel " (" L'ange partant "), " Birth Angel " (" L'ange de la naissance "), " Fire Angel " (" L'ange du feu "), " Ascending Angel " (" L'ange ascendant ") et " Creation Angel " (" L'ange de la création "). Chaque projection est montrée à une vitesse très lente, qui invite les spectateurs à faire l'expérience du temps d'une manière radicalement nouvelle. Les anges apparaissent très vite, à des moments différents, imprévisibles, pendant que les spectateurs scrutent l'espace en attendant que l'un d'eux se matérialise. Le plus souvent, c'est le son qui annonce leur arrivée. Une sorte de mélange de mystère et de danger imprègne l'installation. Dans l'iconographie chrétienne traditionnelle, les anges sont des gardiens, des êtres bienveillants, qui jouent le rôle d'intermédiaires ou de messagers entre le ciel et la terre. L'ange de Viola, un homme entièrement habillé, est plus ambivalent, cependant, et qu'il soit visible ou non, il est accompagné de sons terrifiants ou d'un bourdonnement de voix inintelligibles et d'autres sons. Pourquoi, nous demandons-nous, cet homme plonge-t-il dans l'eau ? Et est-il mort lorsqu'il émerge mystérieusement des profondeurs ? Que l'histoire de la vie de Bill Viola se retrouve dans son œuvre n'est un secret pour personne. Il a publié des journaux intimes détaillés et donné de nombreuses interviews qui fournissent un matériau de base important pour ses projets. Viola a déjà manifesté son intérêt pour la puissance de l'eau, et pour l'angoisse qu'elle peut générer, dans plusieurs de ses installations, notamment The Passing (1991), The Arc of Ascent (1992), The Stations (1994), et Going Forth by Day (2002) : toutes contiennent des images d'un homme plongeant dans une eau profonde. Viola raconte qu'il a failli se noyer quand il avait dix ans, après être tombé d'un bateau. Bien sûr, l'eau fonctionne aussi comme l'un des éléments primitifs, avec le feu et la terre. Viola est également influencé par les traditions religieuses, aussi bien orientales qu'occidentales, et sa pratique artistique inclut depuis le début une lutte avec les thèmes essentiels que sont la vie et la mort, qu'il aborde de façon métaphorique par de brèves mais puissantes images. On comprend également que Viola pense à la naissance, à la mort et à la résurrection à la veille d'un nouveau millénaire. Il n'est pas le genre d'homme qui s'abandonne à l'hystérie, et il a choisi de traiter de la ferveur du millénaire en retournant à cette image, très importante pour lui, d'un homme seul se joignant à la puissance de l'eau, ou peut-être la combattant. La présence visuelle dominante dans chacune des cinq projections n'est en fait pas l'ange (il n'apparaît que quelques secondes), mais le néant liquide qui imprègne la surface de la vidéo. L'action est si lente que pendant de longs moments nous ne voyons que des éclaboussures, comme les étoiles d'une galaxie lointaine, ou comme un néant sombre qui fut un jour le foyer d'une civilisation aujourd'hui éteinte. L'une des projections est saturée de rouge sang, ce qui ajoute encore un caractère énigmatique. Les grandes projections sont, au fond, tellement abstraites qu'elles deviennent des toiles où se projettent nos propres peurs et nos propres envies pour le millénaire. L'" ange " est presque un intrus dans ces scènes magnifiquement filmées, même si c'est vrai que nous restons là à attendre sa prochaine apparition. C'est, en un sens, comme attendre le Godot de Beckett, sauf qu'ici Godot arrive vraiment, et disparaît avant même qu'on ait pu l'approcher. Le Five Angels for the Millennium de Viola est tellement captivant pour la vue et pour l'ouïe que le spectateur a l'impression de faire partie de l'installation. L'attention est sans cesse attirée d'un mur à l'autre, le corps réagit tout à fait spontanément, que ce soit aux fortes explosions de bruit ou à l'apparition, à la vitesse de l'éclair, d'un ange traversant l'espace. Selon Viola, " avec les anges, c'est l'espace qui est l'œuvre. Votre corps devient le cadre, la ligne de partage1. " Cette interaction entre le spectateur et la vidéo a également été une clef de voûte du travail de Bill Viola depuis plusieurs années. Dans ses premiers travaux, il était le performeur qui invitait le spectateur à le suivre dans la sphère intime de ses drames psychologiques. Dans ses installations à grande échelle, qu'il a commencé à réaliser au début des années 1980, il a placé le spectateur au milieu de l'action et l'a mis au même niveau que l'image. Une installation de 1983, Science of the Heart, contient beaucoup des éléments formels, spirituels et technologiques que l'on retrouve dans ce travail. On y voit, suspendue près d'un lit recouvert de rouge, une grande projection d'un cœur humain vivant et battant. Un montage en accéléré fait battre ce cœur excessivement vite, puis ralentir jusqu'au calme parfait. Des années plus tard, dans Five Angels et dans d'autres œuvres de cette période (toutes appartenant à la série intitulée " The Passions "), Viola, qui a maintenant accès aux caméras grande vitesse, à des équipes de tournage, à des décors élaborés, à des acteurs, continue d'enquêter sur les ingrédients les plus fondamentaux de la vie, comme le souffle, l'eau, l'air, le mouvement, la mort. Ses couleurs sont peut-être plus riches, ses eaux plus profondes, mais sa passion reste la même.

 

Michael Rush

Traduit par Émilie Benoit

 

1. Bill Viola. The Passions, Los Angeles, Getty Publications, 2003.