Née en 1978 à Beyrouth (Liban)

Biographie

Née en 1978, Mounira Al Solh a grandi au Liban, dans une famille engagée et religieusement mixte. Elle porte le nom de sa grand-mère paternelle, Mounira Solh, première femme politique musulmane, féministe, fondatrice en 1959 du premier institut pour handicapés au Liban dont ses parents s'occupent aujourd'hui encore. La mère de Al Solh est syrienne et aux pires moments de la guerre civile qui débute en 1975 au Liban, elle et son mari installent temporairement leurs enfants à Damas. Au début des années quatre-vingt-dix, Al Solh suit l'enseignement de deux grandes figures de la peinture libanaise : Gretta Naufal, dont l'œuvre est figurative et gestuelle, et Hossein Madi, qui compose des figures rythmées de motifs abstraits. Elle étudie de 1997 à 2001 à l'Université Libanaise de Beyrouth, publique et gratuite, dont l'enseignement est centré sur la pratique. Deux récompenses locales lui donnent les moyens de poursuivre ses études à l'étranger.


En 2002, venue par hasard aux Pays-Bas, Mounira Al Solh assiste à l'ouverture de l'exposition Contemporary Arab Representations [1]. Elle y retrouve la scène artistique libanaise des années quatre-vingt-dix, majoritairement masculine, où le mélange des pratiques et le recours à la fiction répond à un contexte politique précis. En écho aux traumas d'une guerre civile qu'un gouvernement corrompu a figé dans une amnistie sans débats, les travaux de Rabih Mroué et Elias Khoury, de l'Atlas Group, de Paola Yacoub et d'autres [2], donnent une place centrale aux matériaux du récit historique - l'archive, les médias d'enregistrement dont le langage – pour contredire les récits officiels et l'univocité médiatique. Ils détournent les formes documentaires et la notion d'auteur dans le contexte d'un monde Arabe divisé, et ces travaux donnent une visibilité internationale à Beyrouth, devenue la porte hospitalière et fascinante d'une région blessée par les partitions coloniales, les profondes inégalités, les conflits meurtriers récents et la récurrence des dictatures.


Al Solh comprend alors avoir besoin de distance pour se construire une pratique. Elle suit les cours de la Rietveld Akademie à Amsterdam de 2003 à 2006, avant d'être sélectionnée à la Rijksakademie en 2007. Un enseignement de l'art plus axé sur la théorie que celui de l'université Libanaise, et l'étendue des pratiques artistiques qu'elle découvre, l'encouragent à approfondir ses motivations propres hors du "laboratoire" libanais.


Sa démarche est très tôt dominée par la question de la prise de parole et de la voix. Dans ses films et ses pièces sonores, Al Solh la fait circuler et prête la sienne, jouant de l'identification et du souffle contre l'identité avec un corps, un genre, un discours [3]. Sa pratique de la vidéo nait sur le territoire géopolitique : en 2001, Al Solh a acquis une caméra handycam, et c'est le moment du retrait d'Israël du Sud Liban. Elle monte dans un bus qui va de Tripoli à Naqoura [4] pour un long travelling qui traduit le soudain sentiment de liberté vécu par les Libanais. Dans les vidéos qui suivent, une dramaturgie pleine d'humour met l'accent sur la singularité d'une voix au travers d'identifications négatives. Le plan séquence de Rawane's Song, 2006, s'accompagne d'un monologue féministe contre l'obligation des artistes de parler de la guerre. Dans As if I don't fit there, 2006, Al Solh incarne une succession d'artistes qui racontent l'abandon de leur pratique.


Sa peinture active les contradictions : l'expressivité du geste s'annule dans une identité fictive, l'obsolescence du medium autorise un propos insolent. De 2007 à 2016, une série de tableaux met en scène l'improbable visite d'une exposition de Francis Bacon par Hassan Nasrallah et Mahmoud Ahmadinejad. Le chef du puissant parti libanais pro-iranien, le Hezbollah, et le président Iranien de l'époque, entreprennent de critiquer l'exposition, et leur conversation est suspendue aux toiles sous forme d'un livret. En 2009 elle invente le peintre Bassam Ramlawi, fils d'un marchand de jus de fruit de son quartier, avec lequel elle " collabore ". Elle lui consacre un numéro de NOA (Not Only Arabic), magazine qu'elle publie depuis 2008. NOA ne peut se lire que sur rendez-vous individuels – un protocole qui autorise à l'éditorialiste les sujets tabous et fait de l'accès à la lecture un engagement et un risque.


Depuis 2012, Al Solh s'est engagée dans un projet qui tient de l'histoire orale : I Strongly Believe in Our Right to Be Frivolous. Elle interviewe des femmes et des hommes en transit d'un pays et d'une nationalité à d'autres tout en produisant, au stylo ou au crayon sur du papier administratif jaune, leur portrait. La multitude d'épopées individuelles, l'expérience de la traversée, de la perte et de l'attente, les différentes politiques d'accueil ou de rejets qu'elles et ils rencontrent, donnent son visage au monde où nous vivons.




Marie Muracciole, 2020




[1] Première partie de Contemporary Arab Representations, un projet de séminaires, expositions, publications et performances initié par Catherine David, au Witte de With de Rotterdam.
[2] Dont la plupart ont collaboré au festival Ayloul créé par Pascale Feghali en 1996, et qui réunissait la danse, le théâtre, la vidéo et les installations. Mounira Al Solh avait elle-même joué dans la pièce de Lina Saneh-Majdalani et Rabih Mroué, Ovrira, en 1997.
[3] Le procédé du doublage est littéralement à l'œuvre dans des vidéos comme The Sea is a Stereo, Paris without a Sea, 2007-2008, (voir notice) ou A Double Burger and Two Metamorphoses, 2011.
[4] Ville située à la frontière Sud du Liban.